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Graham Allison, ce Politologue qui Éclaire Notre Monde Grâce à la Grèce Antique

    Author:
  • Arnaud Leparmentier
| Jan. 05, 2018

Profile of Graham Allison and his book "Destined for War. Can America and China escape Thucydide’s Trap?"

Dans un essai récent, best-seller  outre-Atlantique, ce professeur émérite à Harvard examine la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis à la lumière de l’Histoire : les deux puissances peuvent-elles échapper au « piège de Thucydide » ?

Le premier à avoir évoqué cette éventualité tragique est le milliardaire new-yorkais Stephen Schwarzman, inquiet des tensions grandissantes entre la Chine et les Etats-Unis : telles Athènes et Sparte pendant la guerre du Péloponnèse (431-404 avant J.-C.), les deux puissances risquent de courir à un conflit destructeur sans vraiment l’avoir voulu. Elles sont prêtes à tomber dans le « piège de Thucydide ».

« Piège de Thucydide », l’expression intrigue… Elle a été forgée par Graham Allison. Ce professeur émérite à Harvard, âgé de 77 ans, a publié un essai sur les guerres qui éclatent lorsqu’une puissance ascendante conteste l’hégémonie d’une puissance jusque-là dominante, Destined for War. Can America and China escape Thucydide’s Trap ? (« Vouées à la guerre : l’Amérique et la Chine peuvent-elles échapper au piège de Thucydide ? », Houghton Mifflin Harcourt, 2017, non traduit). « Ce qui rendit la guerre inévitable fut la montée en puissance du pouvoir d’Athènes et la peur qu’elle inspira à Sparte », écrivit en son temps l’historien grec Thucydide. L’hubris d’Athènes suscita la paranoïa de Sparte.

Depuis la ­Renaissance, ce phénomène s’est répété, ­selon Graham Allison, à seize reprises, et a conduit douze fois à la guerre. Or, la Chine et les Etats-Unis sont pris dans cette mécanique infernale, même si, estime-t-il, « la guerre n’est pas inévitable ». Son livre, qui s’est vendu à 50 000 exemplaires aux Etats-Unis, va paraître au Royaume-Uni, au Japon, mais aussi en Chine, où, prudemment, Allison a attendu que passe le congrès du Parti communiste, en octobre 2017, pour éviter la censure.

Messianique

Si les spécialistes de géopolitique se sont entichés de Thucydide, c’est notamment qu’il flatte l’ego des anciens hellénistes. Graham ­Allison est l’un d’eux. « Notre professeur de grec ancien nous avait dit que, si nous travaillions assidûment, en fin de première année, nous pourrions traduire l’Anabase de Xénophon [qui raconte l’épopée de 10 000 mercenaires grecs pour échapper à l’Empire perse en 401]. Et que, en seconde année, ce serait Thucydide », se rappelle-t-il avec gourmandise. Voilà qui introduit la dignité antique dans les relations internationales, même si le face-à-face des présidents Donald Trump et Xi Jinping n’est pas celui de Périclès et des Spartiates.

L’ouvrage a ce côté messianique qu’aiment les Américains. On le placerait volontiers à la suite de trois essais qui ont marqué les esprits : La Fin de l’histoire et le dernier homme (Flammarion, 1992), écrit par le professeur d’Harvard Francis Fukuyama, au lendemain de l’effondrement de l’URSS, décrivait le rêve – un peu « naïf », selon le jugement d’Allison – d’un modèle occidental généralisé à la planète entière ; Le Choc des civilisations(Odile Jacob, 1996), de Samuel Huntington (lui aussi d’Harvard) prédisait à l’opposé un affrontement culturel entre Islam et Occident qui peut aussi s’appliquer à la rivalité entre la Chine et les Etats-Unis.

Quant aux Somnambules (Flammarion, 2012), de l’historien australien Christopher Clark, il raconte l’inexorable marche de l’Europe vers la boucherie de 1914. Cette mise en garde marqua Angela Merkel lors de la crise grecque mais vaut aujourd’hui pour le rapport Chine-Etats-Unis. « Je serais honoré d’être cité dans cette liste », confie Allison. Il y figurera, si l’on en croit le sinologue et ancien premier ministre australien Kevin Rudd : « Allison décrit une trajectoire essentielle qu’il faut étudier pour éviter une collision catastrophique. Son livre sera étudié et débattu pendant des décennies. »

Voyage à travers le temps

Au début de l’ouvrage, Graham Allison nous fait voyager à travers le temps, narrant des conflits révolus : la montée en puissance de Charles Quint contre François Ier ; la domination de l’Angleterre lors du déclin français engagé sous Louis XIV ; celle de la Prusse bismarckienne contre la France de Napoléon III ou encore les guerres du Japon menées contre la Russie et la Chine au tournant du XXe siècle. Il nous enjoint d’examiner surtout les quatre exemples de guerres évitées.

On y trouve deux cas où une autorité supérieure a ­contourné le conflit : le plus ancien, le traité de Tordesillas (1494), sous l’égide du pape Alexandre VI Borgia, sépara le monde entre les Portugais, longtemps maîtres des mers, et les Espagnols, qui venaient de découvrir le Nouveau Monde avec Christophe Colomb ; le plus récent, la montée en puissance de l’Allemagne réunifiée après la chute du mur de Berlin, fut contenue grâce à l’Union européenne.

Mais, précisément, les Etats-Unis n’ont pas d’autorité supérieure. Ils n’en avaient pas face à la montée de l’URSS dans les années 1950 – seule la terreur nucléaire évita le conflit ­direct. Ils n’en avaient pas non plus dans le cas, plus ancien, de l’essor de la domination américaine face aux Britanniques, sous l’égide du président Theodore Roosevelt (1901-1909). « Teddy Roosevelt, précise Allison, que ce cas passionne, était mon héros pendant mes études. »

Pressentant que le nouveau siècle serait américain, cet ancien étudiant d’Harvard, cow-boy dans le Dakota et engagé volontaire dans l’armée pour ravir Cuba aux Espagnols en 1898, mit en œuvre la doctrine Monroe – non-interférence des Européens dans les affaires des Amériques et réciproquement – et surtout l’élargit en transformant les Etats-Unis en gendarme du Nouveau Monde. Allison énumère ses faits d’armes : coup d’Etat en Colombie pour créer le Panama et son canal, menaces de guerre à l’Allemagne et à l’Angleterre s’ils ne ­reculaient pas en Amérique latine, négociation sur le tracé de la frontière de l’Alaska, qui priva de facto le Canada de son accès au Pacifique.

Engrenage fatal

Décrivant cet impérialisme américain, Allison formule une hypothèse à l’adresse de ses ­concitoyens : « Imaginez que la Chine soit comme nous… » Celle-ci, heureusement, table surtout sur un temps long, et le ­récent voyage de Donald Trump en Chine atteste la mesure de ­Pékin. « Xi n’est pas le Roosevelt d’aujourd’hui, car sinon nous irions à la guerre. Les Etats-Unis ne seront pas aussi accommodants que le fut l’Angleterre face à la montée en puissance américaine. La leçon à en tirer fut la ­manière dont les Britanniques se sont adaptés très intelligemment. Ils ont su distinguer ce qui était ­vital de ce qui était secondaire. » Dans cette affaire, Allison est un pragmatique, partisan de la realpolitik – celle qui mena Richard Nixon à reconnaître la Chine ­populaire en 1972, avec son ­conseiller Henry Kissinger. « J’ai été étudiant, professeur associé d’Henry Kissinger : je suis ses principes. »

Il invite donc les Etats-Unis à « clarifier leurs intérêts vitaux », à essayer de comprendre ce que veut faire la Chine et ­exhorte la Chine elle-même à la modération. Il sait que personne ne désire la guerre, ni aux Etats-Unis – « Je connais bien le Pentagone » – ni à Pékin. « Mais cela ne veut pas dire que nous ne basculerons pas… »

Ce spécialiste des décisions bureaucratiques en temps de crise décrit alors toute une série d’incidents susceptibles de ­provoquer un engrenage fatal, comme une ­collision de navires de guerre chinois et américain. Il s’inquiète surtout de guerres amorcées par un tiers : aujourd’hui la Corée du Nord, ­demain la provocation de nationalistes japonais en mer de Chine ou, surtout, une déclaration d’indépendance de Taïwan. Il sera trop tard pour dire, tel l’ex-chancelier allemand Hollweg (1909-1917) : « Ah, si nous avions su. »

Allison connaît son sujet : ancien doyen de la Kennedy School of Government, l’école d’affaires publiques d’Harvard, il raconte volontiers ses moments de confidences avec le ­président-fondateur de Singapour, Lee Kuan Yew (1923-2015), excellent connaisseur de la Chine, ou celles de 2011 avec le patron de CIA, le général David Petraeus. Car ce démocrate n’est pas qu’un académicien : il fut conseiller spécial du ministre de la défense sous Ronald Reagan et vice-ministre de la défense sous Bill Clinton lors des négociations stratégiques et nucléaires avec l’ex-URSS. Le propos de Graham Allison a la force de ceux qui savent – et espèrent se tromper.

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For Academic Citation: Leparmentier, Arnaud. “Graham Allison, ce Politologue qui Éclaire Notre Monde Grâce à la Grèce Antique.” News, Le Monde, January 5, 2018.

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