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Burns : « Il renie soixante-dix and de diplomatie » (Burns: "He rejects seventy years of diplomacy")

| Feb. 02, 2017

Pour l’ex-conseiller de George W. Bush, les Etats-Unis ont pourtant besoin de renforcer leurs alliances avec les démocraties libérales.

In an interview with Amin Arefi of French magazine Le Point, Ambassador (ret.) Nicholas Burns reflects on the first ten days of the Trump administration and the trajectory of American foreign policy going forward. Burns explains the fundamental differences between Donald Trump and George W. Bush, and the  worrying implications of Trump's indifference towards the US-backed system of alliances that has upheld the liberal world order for the past seven decades.   

Rupture. Pour l’ex-conseiller de George W. Bush, les Etats-Unis ont pour-tant besoin de renforcer leurs alliances avec les démocraties liberals.

Le Point : Que nous dit le slogan « Rendre sa grandeur à l’Amérique » de la relation des Etats-Unis de Trump avec le monde ?


Nicholas Burns : Je crois que la stratégie de Donald Trump en la matière n’est pas encore très claire. N’oubliez pas qu’il est notre premier président à ne pas avoir eu de responsabilités politiques auparavant. C’est donc un novice et, s’il a des idées très affirmées, il ne semble pas avoir une vision structurée du monde. Maintenant, si on se penche sur les dix premiers jours de son administration, il apparaît d’abord comme un nationaliste qui ne croit pas au libre-échange. Il a dit non à un traité avec l’UE, non au partenariat transpacifique, il veut renégocier l’accord de libre-échange nord-américain et même construire un mur entre les Etats-Unis et le Mexique. Au XXIe siècle !
Par ailleurs, il ne semble pas être focalisé sur nos alliances au niveau international, ce qui constitue un grand changement par rapport à tous nos présidents depuis Truman et risque de se révéler très préjudi-ciable. C’est précisément grâce à ces alliances (Otan, Extrême-Orient) que les Etats-Unis sont vraiment plus forts que la Russie, la Chine ou tout autre adversaire potentiel. Enfin, il apparaît comme quelqu’un d’as-sez « transactionnel », dans le sens où il conçoit tout en termes de négociation de gré à gré. Mais le monde W. est plus compliqué que cela et l’administration Trump vient d’en faire l’amère expérience avec l’interdiction frappant les réfugiés et les immigrants. Elle s’est soudain rendu compte que l’on vivait dans un monde globalisé, et qu’il n’était ni facile ni intelligent de fermer les frontières d’un pays.


Le protectionnisme est-il réellement possible dans un monde où le libre-échange est roi ?


Le protectionnisme est précisément la mauvaise réponse dans une économie globale intégrée. Au contraire, nous aurions tout à gagner à favoriser le libre-échange, notamment avec les pays démocratiques. C’était d’ailleurs l’idée derrière l’accord entre l’UE et les Etats-Unis [dont la négociation est bloquée, NDLR]. Or le président semble aller dans la direction opposée. Je crains que ce soit un mauvais choix, tant sur le plan économique que philosophique. Car ce que nous, Américains, avons appris avec le temps – Grande Dépression, Seconde Guerre mondiale – est que notre confiance en nous-mêmes est indissociable de celle que nous inspirons à nos alliés, comme la France. Nous devrions tout faire pour développer ces liens, et non les mettre en péril.

Mais pouvons-nous, en France, toujours compter sur les Etats-Unis en tant que principal allié ?


J’ai fait campagne pour Hillary Clinton et j’ai été très déçu du résultat de l’élection. Mais cela ne fait que dix jours que la nou-velle administration est en place. Je crois qu’il faut donner le temps à cette équipe de prendre ses marques. Et je pense qu’il y aura une lutte au sein même de l’admi-nistration entre les forces nationalistes d’extrême droite, ces tenants de la stratégie America First qui af-firment que les Etats-Unis peuvent poursuivre leur chemin seuls, et les adeptes d’une vision plus tradi-tionnelle selon laquelle le pays est plus fort en nouant des alliances avec les autres. Je crois que notre secré-taire à la Défense, le général James Mattis, mais aussi le nouveau secrétaire d’Etat, Rex Tillerson, reconnaî-tront l’importance de l’UE. Cette équipe manque d’expérience, elle a déjà commis des erreurs majeures, mais j’espère qu’elle apprendra de celles-ci.


N’y a-t-il pas une contradiction entre vouloir rendre sa grandeur à l’Amérique et ne plus intervenir militairement dans le monde ?


Cela va peut-être vous paraître banal, mais je suis de l’avis que les Etats-Unis sont déjà grands. Nous sommes extrêmement forts sur le plan militaire, nous réus-sissons sur le plan économique, avec seulement 4,7 %de taux de chômage, notre croissance augmente, nous sommes en pointe dans le secteur du high-tech, nous avons des alliés fidèles dans le monde tels que l’Europe ou les démocra-ties asiatiques. Je pense sincèrement que les Etats-Unis sont en bonne santé et n’ont pas besoin d’une refondation. Or si ce dont nous avons été les témoins au cours des dix derniers jours était une remise en question des fondements de l’Amérique, alors ce serait une énorme erreur qui pourrait nous conduire au chaos.

Est-ce la fin des Etats-Unis en tant que « gendarme du monde » ?


La majorité des membres de cette administration n’ont jamais exercé de responsabilités à un tel niveau. Ils vont vite se rendre compte qu’il n’est pas facile de « démanteler la maison » et qu’il est indispensable de posséder une structure, une stratégie qui soit compréhensible par vos propres citoyens, mais aussi par vos alliés. On ne peut pas se contenter de renverser la table, il faut avoir des certitudes. Je pense que cette administration aura des positions très différentes d’ici six à douze mois. Rendez-vous compte : des sénateurs républicains de premier plan se sont déjà élevés contre l’interdiction frappant des réfugiés et des im-migrants. De même, beaucoup de républicains et de démocrates se sont opposés à la menace de lever les sanctions américaines contre la Russie.


Une alliance entre Donald Trump et Vladimir Poutine   est-elle réellement possible au Moyen-Orient ?

Ce que le président Trump va faire au Moyen-Orient est peu clair, d’autant qu’il ne s’est pas réellement exprimé sur le sujet. Je pense néanmoins qu’il serait naïf de nous aligner sur les po-sitions de la Russie en oubliant l’ingérence de ce pays dans notre élection présidentielle et de lever les sanctions contre Moscou après les crises d’Ukraine et de Crimée. La volonté de l’admi-nistration Trump d’entretenir une meilleure relation avec le Kremlin est à mon sens une très mauvaise idée.


Les fondamentaux de la diplomatie américaine vont-ils changer sous Trump ?


La diplomatie américaine, depuis 1945, se base sur des alliances avec les pays démocratiques comme avec l’Otan. Nous croyons dans l’ouverture des frontières, nous acceptons les immigrants et les réfugiés dans notre société. Celle-ci demeure multiethnique et multireligieuse, et cette diversité fait notre force. Nous croyons au libre-échange, à la création d’institutions multilatérales telles que les Nations unies, la Banque mondiale, le FMI, l’OCDE… car nous pensons que cela renforce la communauté internationale. Tous les présidents américains ont suivi ces principes. Dire que l’Otan est obsolète, que cela importe peu si l’UE continue à exister ou pas équivaut à renier soixante-dix ans de diploma-tie américaine. Il est encore trop tôt pour se prononcer, mais je suis très inquiet du chemin emprunté par le président.

L’éradication de Daech est-elle une véritable priorité pour les Etats-Unis ?


L’Etat islamique constitue une priorité, aussi bien chez les ré-publicains que chez les démocrates. Nous souhaitons conti-nuer à travailler avec le monde arabe, mais aussi avec des pays comme le Mali, où les Français agissent avec beaucoup d’effi-cacité. Nous devons combattre ensemble contre l’EI et les autres groupes terroristes radicaux, et je pense que Trump soutien-dra cette ligne. Voilà au moins un sujet qui fait consensus.

Sommes-nous en train de revenir à l’ère George W. Bush ?

Non, Trump est fondamentalement différent de Bush. J’ai été un diplomate de carrière et ai servi sous l’administration Bush. Bien sûr, beaucoup de pays européens, dont la France, se sont opposés à sa décision de faire la guerre en Irak, mais le pré-sident Bush croyait à nos alliances et ne pensait pas être en guerre contre l’islam. Peu après le 11 Septembre, il a d’ailleurs prononcé un discours resté célèbre dans lequel il soulignait que nous n’étions pas en guerre contre les musulmans. Ce n’est pas ce que nous entendons de la part de l’administration Trump, or nous avons besoin de telles déclarations, car nous vivons dans un monde compliqué qui ne laisse pas de place aux  réponses simplistes. PROPOS RECUEILLIS PAR ARMIN AREFI

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